Toponymie.
Ou plutôt, dans ce cas, anémonymie puisqu'il s'agit de vents.

Le labé : non, il ne vient pas de Libye !

C'est un coup d'oeil sur le sympathique site de Marius Autran1 qui m'a entraîné dans cette recherche. Bien que ce vent souffle du sud-ouest, les noms labé ou labech viendraient selon lui « du grec libos : vent venant de Lybie, pour les Grecs ». L'origine, savante, m'a semblé aussitôt suspecte.
S'il est vrai que le narbounés souffle de Narbonne, le loumbardo de Lombardie, ... pourquoi donc, si le labé est le Libyen, ne souffle-t-il pas de Libye ?
Pourquoi des marins auraient-ils transporté avec eux et conservé pendant des siècles un nom de vent dont la référence géographique était de fait devenue fausse ? (La Libye est au sud-ouest de la Grèce, soit, mais pas de la côte ligure !) Voyons donc de plus près.

On trouve en grec ancien (Bailly) les deux termes :

1) λίψ, λιβός (lips, libos) d'où dérive λιβικός (libikos). La racine est le verbe λείβω (leibô) pleurer, verser goutte-à-goutte. Lips signifie vent de sud-ouest ; proprement dit, "le pluvieux" explique Bailly, qui trouve le terme chez Hérodote (5e siècle av. JC) et chez Aristote (4e siècle av. JC).

2) On trouve ensuite l'adjectif λιβυκός (libukos), qui signifie "qui vient de Libye", donc aussi "originaire du sud-ouest". Ainsi, pour un Grec installé à Athènes, le vent pluvieux, libikos, est aussi le vent libyen, libukos... Mais cette assimilation n'apparaît que tardivement, au 2e siècle ap. JC (chez Ptolémée, géographe et astronome).

Lors donc que le géographe Ptolémée se livre à ce petit jeu de mots, cela fait déjà 800 ans que les Phocéens se sont installés à Massalia, où ils sentent souffler, certains jours, le vent pluvieux, libikos, qui n'a rien à faire, pour eux, avec la Libye !

Ce n'est donc pas parce qu'il désignait un vent soufflant de Libye que le terme "libikos" a été retenu par les marins de Méditerranée occidentale (de l'Attique jusqu'aux côtes catalanes), mais simplement parce qu'en grec sud-ouest se disait λιβικός (libikos).

On en a la totale confirmation avec les vents de secteur nord (là on est sûr que la Libye n'y est pour rien) : le nord, en grec, c'est βορεάς (boréas) ou βορράς (borras). Le nord-ouest, c'est βορρό-λίψ (borro-lips), ou βορρολιβικός (borrolibikos). On voit bien que ce "libikos" n'a rien à voir avec la Libye.

Enfin, si l'on veut bien regarder du côté de l'Italie ou de l'Espagne, on retrouve vite le vent de sud-ouest libikos sous ses formes parentes, d'est en ouest : libeccio (Corse, Italie), labé (Provence), labech (Languedoc), lleveig (Catalogne - se prononce à peu près liebetsh). Et ce n'est pas d'hier... Littré donnait déjà cette définition de labech : vent de sud-ouest (opposé à gregou) - attesté par Amyot [Jacques Amyot, 16e siècle] "le vent se tourna en lebeche, qui est entre le midi et le ponant". - Espagnol "lebeche"; italien "libeccio" - du grec lips, libos, vent de sud-ouest.

1 (http://perso.orange.fr/marius.autran/provencal/lexique_l.html)
http://www.marseille-images.net

 

Anémonymie (suite).

L'eissero

L'eissero, c'est le sirocco.

D'après un site universitaire américain 2 très intéressant,  eissero est une variante lexicale limitée au delta du Rhône. « In some parts of the Mediterranean region the word [sirocco] may be used for any warm southerly wind, often of foehn type. In the extreme southwest of Greece a warm foehn crossing the coastal mountains is named SIROCCO DI LEVANTE. There are a number of local variants of the spelling such as XAROCO (Portuguese), JALOQUE or XALOQUE (Spanish), XALOC (Catalonian) In the Rhone Delta the warm, rainy southeasterly sirocco is called EISSERO. »3

Notre universitaire mélange un peu Grèce et Italie, mais surtout c'est un peu étroit : eissero se dit aussi hors du delta, à Toulon par exemple. Notons aussi que l'eissero, notre sirocco, n'est pas un effet de foehn, mais bien un vent qui souffle des déserts d'Afrique.

Littré nous éclaire un peu plus. « Étymologie : italien scilocco, de l'arabe sloq, vent du sud-est, ou suruq, lever du soleil, est. - SIROCCO, n. m. ♦ Sur la Méditerranée, vent du sud-est, lequel est brûlant. ♦ Rem. Graphie ancienne : siroco. On disait aussi siroc autrefois. 4

Ce qui confirme la parenté du sirocco avec le xaloc catalan. Et en Provence, le mot a perdu la consonne finale pour la même raison phonologique qui fait que les Provençaux disent avé au lieu de avec ou Frederi pour Frederico.

L'eissero est donc un vent chaud (auro caudo) soufflant du sud-est. Il nous apporte alors des sables de Lybie (là oui !) ou de Tunisie, et le toit de nos voitures se couvre de fine poussière ocre, déposée par de grosses gouttes de pluie. Puisqu'il souffle du sud-est, on l'appelle aussi levant eissero. Et quand, sans pluie, plus brûlant encore, il nous vient du plein sud dans une étrange lumière jaune, alors il prend le nom de miejour eissero, sirocco du midi.

 
2  http://listserv.buffalo.edu/cgi-bin/wa?A2=ind9412a&L=poland-l&T=0&P=11115
3  Dans certaines pays méditerranéens, ce mot [sirocco] peut désigner un vent chaud du sud, souvent du type foehn. Dans l'extrême sud-ouest de la Grèce, les montagnes du littoral sont traversées par un foehn chaud, nommé Sirocco di Levante. Les graphies locales sont variées : Xaroco (Portugal), Jaloque ou Xaloque (Castillan), Xaloc (Catalogne). Dans le delta du Rhône, le sirocco de sud-est, chaud et pluvieux, est appelé Eissero.
4 © Éditions Garnier, Paris, 2005.
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