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I. - Comme à Odessa ?

La construction de l'escalier de la gare Saint-Charles dura quatre ans, de 1923 à 1927, et il fut, dit-on, conçu sur le modèle du gigantesque escalier d'Odessa, celui-là même où S. M. Eisenstein tourna pour son Cuirassé Potemkine la plus célèbre et plus dramatique séquence du cinéma mondial. La tradition marseillaise veut en effet que tel le mythique escalier Potemkine, il ait la particularité de ne montrer d'en bas que ses marches, et d'en haut que ses paliers... J'avoue pour ma part que je ne vois là rien de bien extraordinaire. Il me semble que tous les escaliers du monde sont ainsi faits.
À mes yeux, son véritable intérêt se trouve ailleurs :

dans les marbres et les bronzes dont il est jalonné, superbes allégories que Louis Botinelly et Auguste Carli exécutèrent pour couronner l'ouvrage conçu par les architectes Sénès et Arnal.
Pourtant il est fort probable qu'elles ne suscitent qu'une moue dédaigneuse chez les connaisseurs et critiques d'art, ces œuvres élevées de surcroît à la gloire de l'empire colonial. Mais comme beaucoup de Marseillais je ne peux imaginer ni la gare Saint-Charles sans son escalier, ni son escalier sans ses marbres, ses bronzes, ses lanternes, ses lampadaires.

L'escalier monumental de la gare Saint-Charles. Allégorie de la chasse. Colonies d'Asie.
Colonies d'Afrique. Marseille porte de l'Orient.
Le boulevard d'Athènes. Colonies d'Afrique. Le boulevard d'Athènes.
Colonies d'Asie. Jeu de ballon.
 

II. - Marseille colonie grecque.

Marseille accueille ainsi les voyageurs dans une sorte de musée, révélateur de l'identité qu'elle voulait sienne dans les années 1920. La gare elle-même qui date de 1894, toute ornée des écussons des villes de France, garde l'esprit du 19e siècle, du Paris-Lyon-Méditerranée, tourné vers l'intérieur du territoire. L'escalier au contraire descend vers la ville, vers le port, et ses bâtisseurs le tournent vers le sud et l'orient. Dans leur esprit, Marseille est et doit rester la porte ouverte sur l'Empire, sur les colonies. Que ce système soit foncièrement injuste et violent, que loin d'apporter aux peuples comme l'imaginaient des hommes de progrès tels Jules Ferry la civilisation et la clarté des Lumières, la colonisation leur ait apporté la misère et l'aliénation de leur propre culture... voilà qui n'a pas encore atteint la conscience collective.

À ce moment, l'attitude de la métropole vis à vis des indigènes est assez paternaliste, et l'abolition de l'esclavage en 1905, dans toutes les colonies françaises, lui a donné bonne conscience. Les concepteurs de l'escalier trouvent en outre dans l'histoire de Marseille une bien naïve justification de l'esprit colonial. Marseille n'est-elle pas elle-même une antique colonie grecque — quoi de plus naturel qu'elle participe au premier plan à l'Empire colonial français...? Peu importe que le terme de colonie ne désigne pas dans les deux cas les mêmes réalités économiques, sociales, politiques ! Au bas de l'escalier deux groupes encadreront les premières volées de marches, les colonies d'Asie à gauche, les colonies d'Afrique à droite. Plus haut, sur chaque bord de l'étage moyen, deux groupes figureront donc cette lecture idyllique de l'histoire : Marseille colonie grecque d'un côté, porte de l'Orient de l'autre.

Porche de l'arrivée. L'escalier monumental de la gare Saint-Charles. Colonies d'Asie.
Marseille colonie grecque. Marseille porte de l'Orient.
Marseille colonie grecque. Marseille colonie grecque. Marseille porte de l'Orient.
Porche du départ. Haut de l'escalier, vue de l'esplanade.
 

III. - Marseille porte de l'Orient.

Double amalgame, donc : on joue sur le mot colonie, et tout l'Orient se retrouve colonisé ! Mais c'est que cet amalgame est alors vécu par Marseille, en même temps qu'elle est devenue elle-même une sorte d'Afrique et d'Asie de la France. Un peu par l'étrange magie de carton-pâte des deux Expositions coloniales, de 1906 et 1922, et beaucoup par la réalité durable de sa population immigrée, métissée, multicolore. Plus que jamais Marseille est cosmopolite, ville mondiale... À la vérité elle ne tenait pas sa richesse du seul commerce colonial, loin s'en faut. À la veille de la guerre de 1914-18, le trafic avec les colonies « ne génère que 20 à 25% du tonnage total des échanges marseillais. » [Éliane Richard, Les expositions coloniales de Marseille, ouvr. coll. édité par les Archives municipales de Marseille, 2006]. Mais la cité phocéenne, quatrième port mondial à la fin du 19e siècle, s'est découverte dans les années 1920 premier port colonial de France.

Dès lors, sa vocation maritime millénaire se mue pour quelques dizaines d'années en vocation coloniale. « Elle est devenue, conclut Éliane Richard, et deviendra de plus en plus dans la décennie suivante, un port colonial. »

Du reste, dès le début du siècle, l'engouement est tel que bizarrement c'est la municipalité socialiste de Siméon Flaissières, plutôt méfiante pourtant envers le système colonial, qui donne son accord pour l'Exposition de 1906, puis celle de 1922. C'est encore Flaissières qui posera en juillet 1923 la première pierre de l'escalier de la gare Saint-Charles. Et c'est lui encore qui l'inaugurera le 24 avril 1927. Nouvelle et dernière mise en scène d'un exotisme dont Marseille tient les clefs. Après le tableau de Puvis de Chavannes, après l'édification du Pont transbordeur immense portique ouvert sur le large, après les belles affiches de David Dellepiane pour les expositions coloniales, le grand escalier de la gare Saint-Charles est une nouvelle et dernière allégorie, de Marseille porte de l'Orient.

Marseille colonie grecque. Marseille porte de l'Orient. Pied de lampadaire.
Marseille porte de l'Orient. Marseille colonie grecque.
Haut de l'escalier, vue de l'esplanade. Haut de l'escalier, vue de l'esplanade. Le monde est l'énergie.
Façade de la gare (1894). Le boulevard d'Athènes.
 
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